La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 113 – Janvier 2012

Rédaction : Frère Bruno Bonnet‑Eymard


LE MIRACLE DE SAINTE JEANNE D’ARC

Sainte Jeanne d’Arc est née le jour des Rois ! C’est déjà le programme de sa vie de restauratrice de la monarchie qui s’annonce là ! Ou plutôt, comme l’a admirablement précisé notre Père, le but auquel court cette brève existence est plus que cette œuvre de politique humaine. « Qu’est-ce donc ? Selon son faict et selon ses dicts, c’est l’intervention de Jésus-Christ en personne dans notre histoire humaine, politico-militaire, en faveur du royaume de France. Bien plus, c’est, par le moyen de la libération du territoire et du sacre du roi à Reims, le rappel éclatant et la manifestation, pour la première fois sans doute miraculeuse, de l’Alliance qui lie ce sang royal, cette dynastie, ce royaume à lui Jésus-Christ, comme vrai Roi de France et suzerain immédiat de ce roi et par lui de tous ses vassaux, comme de tout son peuple. »

Voilà la leçon – actuelle, ô combien ! – que ce centenaire nous rappelle en cette année de campagne électorale dont les vœux du chef de l’État ont donné le signal !

« Le miracle de Jeanne, fait de vertus héroïques, de hasards incroyables, de victoires prodigieuses, de faits surnaturels, telle la résurrection de l’enfant de Lagny, de prophéties sans nombre toutes vérifiées par l’événement, est l’apparition-révélation du mystère permanent de ce qu’il faut bien appeler l’alliance de Dieu avec ce peuple et cette race royale, la Royauté de Jésus-Christ, fils de Marie, ressuscité et glorieux, sur la France qu’il aime et dont il conduit les destinées.

« Or cette histoire de Jeanne, dans ce laps de temps resserré de 1412 à 1431, cette somme limitée et parfaitement inventoriée de paroles et d’événements, est si bien construite, si cohérente, toute pleine et pure comme une sphère parfaite de l’airain le plus dur, qu’il n’y a place pour aucune autre interprétation que la sienne, où tout s’ordonne à partir de cette mission précise que nous venons de dire, rigoureusement comme une série de moyens en vue d’une fin. Lisez ce qu’elle fait savoir aux Anglais :

« “ La Pucelle est ici venue de par Dieu pour réclamer le sang royal... N’ayez point en votre opinion ; car vous ne tiendrez point le royaume de France de Dieu, le Roi du Ciel, fils de Sainte Marie, mais le tiendra le roi Charles, vrai héritier, car Dieu le Roi du Ciel le veut... Et aux horions verra-t-on qui aura meilleur droit du Dieu du ciel ou de vous. ”

« Il n’y a plus qu’à nous rendre à Jeanne et par elle à son “ souverain et droicturier Seigneur ”, plutôt que de mentir sur son faict et tomber dans des explications vaines, inconsistantes, déshonorantes pour elle et pour nous. » Dont un numéro hors série du Figaro-magazine offre une anthologie sous la signature de tous les plumitifs de notre presse bien-pensante. Un seul auteur les efface tous en disant la claire vérité :

« Adhérer à la vérité de Jeanne, c’est admettre et accepter que “ le Christ est le Roi de France ”, “ le vrai Roi de France ”. Qu’il gouverne souverainement ce royaume parce qu’il l’a choisi, qu’il l’aime, qu’il en a fait son vase d’élection. Et qu’ainsi, le maintenant, le conduisant de siècle en siècle, l’élevant au-dessus de tous les autres comme particulièrement sien, il le veut faire servir à ses desseins, il a des vues sur lui pour l’avenir, et certainement des plus grandioses, dans l’avènement de son règne sur la terre comme au Ciel.

« Cela, Jeanne l’a dit dès le premier jour à Bertrand de Poulengy : “ Elle disait que le royaume n’appartenait pas au dauphin mais à son Seigneur ; et que son Seigneur voulait que le dauphin soit fait roi et qu’il lui remette son royaume en commende, disant que, malgré les ennemis du dauphin, il serait fait roi et qu’elle-même le conduirait, pour le faire sacrer. Robert lui demanda qui était son Seigneur ; elle répondit : le Roi du Ciel. ”

« Ainsi Jésus qui était son roi intime, elle le retrouvait, bonne Française des marches lorraines, comme le roi propre de son pays, de sa patrie. À l’élection de sainte Jeanne, répondait l’élection de la sainte France ! » (Georges de Nantes, CRC n° 198, mars 1984, p. 27-28)

C’est pourquoi saint Pie X appelait la France « la tribu de Juda de la Nouvelle Alliance ».

Notre Père explique :

« Stupéfiante ! Unique en son genre, cette alliance de Jésus-Christ et d’une nation n’est pas sans un répondant qui l’éclaire d’un jour éclatant : c’est l’alliance scellée par Dieu avec Abraham et sa descendance, avec le peuple hébreu conduit par Moïse vers la Terre promise, avec la tribu de Juda et enfin particulièrement avec David et sa race à jamais. Jeanne auprès du dauphin de France répète l’oracle du prophète Nathan à David, et elle le conduit recevoir à Reims l’onction d’huile en tout point semblable à celle que le prophète Samuel fit à David sur l’ordre de Dieu, pour le faire roi. “ La tribu de Juda était la figure anticipée du royaume de France. ” » (ibid., p. 28)

Sans oublier l’Église dont la France n’est que la Fille aînée :

« L’autre alliance semblable, et certes plus haute et plus parfaite, c’est l’institution même de l’Église par le Christ son Chef et son Époux, conférant à saint Pierre et à ses successeurs l’onction de l’Esprit-Saint pour la sanctifier et gouverner sous sa mouvance, avec sa divine assistance jusqu’à la fin du monde. Telle est l’Église dont le Souverain Pontife est sujet du Roi des cieux, comme son lieutenant et vicaire sur la terre. De même, le roi de France est dit par Jeanne recevoir du Christ commandement de son royaume. C’est donc que l’alliance du Christ et de la France s’inscrit à l’intérieur de cette Nouvelle et Éternelle Alliance que Jésus a scellée par son sacrifice, entre lui-même et son Église. Ainsi le Royaume de France est-il comparé à l’Église et le Roi au Pontife romain, comme une fille aînée à sa Mère, comme un fils de prédilection à son Père.

JEANNE LA PUCELLE, FILLE DE DIEU

Nous célébrons le six centième anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc, messagère du Christ qui est vrai Roi de France, sainte Jeanne d’Arc que Péguy disait « la fille la plus sainte après la Sainte Vierge », patronne secondaire de la France avec sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, toutes deux dames d’honneur de la Vierge Marie, Notre-Dame, patronne et Reine de France.

En ce temps-là, la guerre ravageait le royaume. En 1392, le roi Charles VI, qui était si gracieux, a perdu la raison. Dans un moment de lucidité, il a confié le pouvoir à son jeune frère, Louis d’Orléans, mais le duc de Bourgogne, leur oncle, en a pris ombrage et l’a fait assassiner en 1407. Une guerre civile s’en est suivie, entre les Armagnacs, alliés aux Orléans, et les Bourguignons.

Aux marches du royaume, le duc de Lorraine soutient le duc de Bourgogne, mais le duc de Bar est Armagnac. À Domremy, dans le Barrois mouvant, tout le monde tient pour le roi. Jacques d’Arc, cultivateur aisé, sans être riche, doyen du bourg, ne demande rien que de s’occuper de ses terres, de ses vignes et de ses bêtes. Isabelle Romée, sa femme, qui est très pieuse, apprend à Jeanne, comme à ses trois frères et à sa sœur, sa créance et ses prières : Pater, Ave, Credo. C’est une belle petite fille, vive, rieuse et robuste qui saura vite filer la laine, coudre, rapiécer et tenir le ménage. Elle mène aussi les bêtes à la pâture et aide aux champs. Rien ne la rebute. Tout au contraire !

Elle va “ volontiers ” à l’église se confesser et communier. Elle n’ignore pas les maux dont souffre le pays. Son père ne manque pas de les commenter à la veillée. Elle sait que les Anglais, les « maudits Godons », sont revenus en France à la faveur de la guerre civile, et ont massacré notre chevalerie à Azincourt en 1415.

Charles VI a sombré dans la folie. Quatre de ses fils sont morts et l’héritier du trône est désormais le cadet, Charles. Sa mère, la reine Isabeau de Bavière est régente. Une rencontre est organisée en 1419 à Montereau entre le dauphin Charles et le duc de Bourgogne, son oncle. Mais celui-ci est assassiné le 10 septembre. Son fils, Philippe le Bon crie vengeance et s’allie aux Anglais.

Huit mois plus tard, la reine Isabeau signe le traité de Troyes qui stipule que la couronne des lys reviendra au roi d’Angleterre à la mort de Charles VI. Celle-ci survient en 1422. Jeanne, qui a dix ans, prie pour Charles VII, que les Anglais appellent avec dédain le « petit roi de Bourges ».

En bonne Lorraine, Jeanne, qui « avait grande volonté et désir que son roi eût son royaume », avait en fervente dévotion saint Michel avec le bon peuple de France qui le regardait comme son protecteur. En effet, l’abbaye qui lui était consacrée, “ au péril de la mer ”, assiégée par les Anglais, n’avait pu être prise ; et elle ne devait pas l’être. De plus, le roi lui-même avait fait représenter sur son étendard l’archange terrassant le dragon.

Les années passent. Un jour, dans le jardin de son père, sur les coups de midi, elle entend une voix l’appeler doucement : « Fille de Dieu ! » Après avoir répété son appel, par trois fois, Messire saint Michel lui apparaît pour lui parler des souffrances du peuple de France et de l’outrage fait au Dauphin. Il lui annonce que sainte Catherine et sainte Marguerite lui seront envoyées par Dieu pour la conseiller et la conduire afin qu’elle délivre le royaume et porte secours à Charles VII.

Et Jeanne vit et entendit sainte Catherine et sainte Marguerite comme elle avait vu saint Michel. Dès qu’elles apparaissaient, l’enfant savait que c’était elles et les reconnaissait :

« Je les connais par le salut qu’elles me font. Je les ai accolées toutes deux. Elles sentaient bon. En les accolant, je les sentais et les touchais. J’ai baisé leurs pieds et serré dans mes bras leurs genoux. »

Leurs voix étaient très belles, douces et modestes. Elles parlaient français :

« Sainte Marguerite parlait-elle anglais ?

Comment parlerait-elle anglais ? Elle n’est pas du parti anglais, elle ! »

La première fois qu’elle se trouva en présence de sainte Catherine et de sainte Marguerite, elle fut tellement saisie par la splendeur de la vision, et toute ravie en Dieu, qu’elle voua sa virginité entre les mains de ces deux vierges. Dès lors, ses saintes maîtresses l’appelaient « Jeanne la Pucelle, fille de Dieu ».

Ces apparitions dureront quatre années et demie à Domremy, et ne cesseront plus, jusqu’au martyre. Les saintes lui racontèrent « la grande pitié qui était au royaume de France », lui enseignant que ce royaume appartenait à Jésus-Christ dont le dauphin Charles était le “ lieutenant ” ; qu’elle seule sauverait le pays, délivrerait Orléans et ferait sacrer le roi à Reims. Pour cela, il lui faudrait revêtir l’habit masculin, prendre les armes et être chef de guerre.

Jeanne, telle Notre-Dame en son Annonciation, se demandait en frémissant comment cela se ferait : « Je ne suis qu’une pauvre fille qui ne sait pas monter à cheval et n’entend rien à la guerre... » Précisément ! C’est dans la faiblesse de sa créature que se déploie la puissance de Dieu.

On le verra à Orléans assiégée par les Anglais, dont la chute leur ouvrirait le royaume de Bourges. Avant d’y parvenir, Jeanne se rend à Vaucouleurs pour demander au capitaine de Baudricourt une escorte qui la conduise au Dauphin à Chinon. Elle va chevaucher onze jours durant, aux côtés de Jean de Metz et de Bertrand de Poulengy.

Jamais une plainte. On dirait qu’elle ne ressent ni faim ni fatigue. Elle demande seulement à plusieurs reprises à ses compagnons de faire une pause pour entendre la Messe. Ce qu’elle obtint une fois, non sans risques, en la grande cathédrale d’Auxerre la bourguignonne. Puis une seconde fois à Sainte-Catherine-de-Fierbois. Mais eux, craignant les espions bourguignons, sont pressés de rejoindre les terres restées fidèles au roi de France. Enfin, la voilà devant Charles :

« Va hardiment ! lui disaient les Voix. Quand tu seras devers le Dauphin, il aura bon signe de te recevoir et croire ! »

L’entrevue eut lieu le 6 mars, à la mi-carême, dimanche de Lætare où l’on chante à la grand-messe l’introït si joyeux : « Réjouis-toi, Jérusalem. Vous tous qui pleuriez sur elle, laissez maintenant déborder votre joie... »

Pour éprouver la Pucelle, Charles se cacha dans une pièce située derrière la grande salle d’audience. Elle entre, vêtue d’ « un pourpoint noir d’étoffe rude, des chausses longues attachées au pourpoint, une huque de gros gris noir. Elle avait les cheveux coupés en rond, à la soldat, noirs. » Elle s’avança, calme et modeste, avec une suprême simplicité. Sa voix était douce. Sa langue, mélange de spontanéité et de prudence, était à l’image de son âme héroïque et humble. De tout son être rayonnait une beauté naturelle et surnaturelle.

On lui montra monseigneur Charles de Bourbon, en feignant que c’était le Roi. Mais elle dit aussitôt que ce n’était pas le Roi, et qu’elle le connaîtrait bien si elle le voyait, encore qu’elle ne l’eût jamais vu.

Puis on fit venir un écuyer, mais elle connut bien qu’il n’était pas non plus le Roi.

Charles, de la chambre où il s’était réfugié, entendait les murmures d’admiration. Curieux, il voulut jeter un regard furtif dans la salle. Jeanne le vit, le regarda et « fit les inclinations et révérences accoutumées de faire aux Roys, comme si elle eût été nourrie en sa cour ». Puis, elle lui dit :

« Dieu vous donne vie, gentil Dauphin ! »

Il lui demanda son nom :

« Gentil Dauphin, j’ay nom Jehanne la Pucelle. Et le Roy des Cieux vous mande par moy que vous serez sacré et couronné en la ville de Reims, et que vous serez lieutenant du Roy des Cieux, qui est Roy de France. »

UNE BONNE COMPAGNIE, UNE PETITE PHALANGE

« Ce qu’il faut, c’est des soldats, disait Jeanne, qui n’avait cure d’un convoi de vivres pour entrer dans Orléans ; une bonne compagnie, une petite phalange suffira, qui bataillera, et Dieu donnera la victoire ! »

Une petite phalange dûment confessée, et bannière de Jeanne en tête, chantant l’office jour et nuit, voilà ce que vous rejoignez aujourd’hui, mon cher Louis-Marie, pour secourir la grande ville à moitié en ruine qu’est devenue la sainte Église, cinquante ans après le concile Vatican II.

Il vous faut avoir au cœur cette certitude qui nous habite tous et chacun de vos frères et de vos sœurs : Dieu donnera la victoire. La sainte Église sera délivrée de ses ennemis qui non seulement l’assiègent, mais qui l’infestent, c’est-à-dire qui campent à l’intérieur de ses murs. Il nous faut seulement imiter Jeanne qui, dès le lendemain de son entrée dans la ville d’Orléans, en grande liesse, à la barbe des Anglais, le 30 avril 1429, assista à la messe en l’église Saint-Paul, où un prêtre la vit verser d’abondantes larmes au moment de l’élévation du Corps du Christ.

Ce sont larmes de contrition et de compassion pour tant d’offenses, outrages, sacrilèges et indifférences commis à l’encontre des Très Précieux Corps, Sang, Âme et Divinité de Jésus-Christ, présent dans tous les tabernacles de la terre. Notre vocation est de demander sans cesse, par les mérites infinis de son Très Saint Cœur et du Cœur Immaculé de Marie, la conversion des pauvres pécheurs.

Tel était aussi le souci de Jeanne, que le Père Michel Lambert, recteur actuel de la basilique de Domremy, rappelle en ces termes :

« Avant chaque bataille, elle a fait écrire au chef de guerre d’en face pour essayer de trouver la paix avant d’engager le combat. En faire une nationaliste va-t-en-guerre est erroné. »

Certes, point va-t-en-guerre, la pauvre Jeannette qui ne demandait qu’à filer la laine auprès de sa mère. Mais nationaliste quand même ! et nationaliste catholique, c’est-à-dire soucieuse du salut des âmes, et pas seulement d’ « essayer de trouver la paix avant d’engager le combat ».

Voilà pourquoi il faut des moines, et pas seulement des soldats. Allez prendre votre place parmi vos frères, avec la bénédiction que notre Père vous envoie du haut du Ciel : la Bénédiction du Dieu Tout-Puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, afin qu’elle demeure sur vous à jamais, ainsi soit-il !

Jeanne ne voulait pas attaquer les Anglais sans une ultime offre de paix pour leur épargner l’effusion de sang, l’horreur des combats, de la défaite et de la mort. Elle craignait tant la damnation pour ces cœurs endurcis.

La guerre était pour elle une nécessité, et elle ne s’y résignait que par devoir. « Aux horions verra-t-on qui aura meilleur droit du Dieu du Ciel ou de vous », disait-elle aux Anglais. Elle ne pouvait guère espérer que les Anglais se rendent à ses instances. Mais elle voulait du moins ne rien négliger dans ce but. Elle sollicita et obtint de l’archevêque de Reims d’envoyer à Talbot, leur chef, la lettre qu’elle avait dictée au dominicain de Poitiers, le Mardi saint 22 mars 1429. Vraie proclamation par laquelle la Pucelle esquissait le but de sa mission, s’annonçant comme envoyée de Dieu, et manifestant clairement ses intentions : lever le siège d’Orléans, chasser les Anglais du royaume et le rendre à Charles VII, après avoir fait sacrer ce dernier à Reims.

Enfin, avec une loyauté chevaleresque, après avoir sommé les Anglais de quitter son pays, elle les conviait, sitôt justice rendue, à une Croisade future avec la France pour la défense de la Chrétienté.

Des railleries accueillirent cette loyale parole dans le camp anglais et, contre le droit des gens, le héraut Guienne fut retenu prisonnier. Alors, pressée par l’angoisse du salut de ses ennemis, Jeanne résolut d’aller les affronter elle-même, seule, sans armes, au risque d’être prise. Quand vint le soir, elle se rendit au boulevard Belle-Croix et, du pont, parla à Glasdale et aux Anglais des Tourelles, les suppliant de se rendre, de par Dieu, moyennant leurs vies sauves. Mais ils l’injurièrent, l’appelèrent vachère, et répétant qu’ils la feraient brûler s’ils pouvaient la tenir. La Pucelle répondit à Glasdale « qu’il mentait de ce qu’il lui disait et qu’il en mourrait sans saigner ». Ce qui arriva puisqu’il se noya !

Dunois, fils illégitime de Louis d’Orléans, surnommé le Bâtard d’Orléans, la vit revenir sur le pont, sans que les Anglais lui aient fait aucun mal. Beaucoup d’Orléanais avaient assisté à ce dialogue peu ordinaire, depuis le rempart surplombant la Loire. Jeanne rentra dans la ville, auréolée de cette victoire pacifique. Suivie de ses fidèles, elle vint rendre hommage de cette journée au Divin Maître.

Un très sage homme, le docteur en théologie Jean de Macon, l’aborda au sortir d’un office à la cathédrale Sainte-Croix :

« Ma fille, êtes-vous venue pour lever le siège ?

En Nom Dieu, oui !

Ma fille, ils sont forts et bien fortifiés, et ce sera grande chose à les mettre hors !

Il n’est rien impossible à la puissance de Dieu », répondit la Pucelle.

Dans sa bataille pour la défense de l’Église contre la Réforme conciliaire, notre Père a agi comme Jeanne d’Arc. Il conclut son Livre d’accusation contre Paul VI en parlant au Pape comme Jeanne d’Arc parlait à Glasdale :

« Très Saint Père, ayez pitié de votre âme ! » Il résume le grand dessein poursuivi par ce Pape – qui sera encore celui de ses successeurs, jusqu’à Benoît XVI actuellement régnant –, « de conduire l’Église catholique à un néo-christianisme, plus large et indistinct, faire sombrer ce christianisme dans un œcuménisme universel dont la charte sera la foi en l’Homme, le culte de l’Homme qui se fait Dieu, pour enfin mettre cet humanisme déiste au service des constructeurs de la tour de Babel moderne ».

Puis il écrit ces lignes pathétiques :

« La découverte de cette profonde altération de votre esprit m’a épouvanté. Je me suis demandé quelle puissance maudite avait influence sur vous, et j’ai craint pour votre salut éternel. J’ose l’écrire, Très Saint Père, moi qui suis misérable pécheur parmi les pécheurs, j’éprouve un grand tourment pour vous à la pensée du jugement de Dieu, si proche, inexorable, et je vous supplie : ayez pitié de votre âme. »

« Pauvre Saint-Père, il faut beaucoup prier pour lui ! » La pathétique adjuration de Jacinthe prend ici tout son sens, avec une acuité particulière, et renouvelée du fait de l’incrédulité du pape Benoît XVI réduisant la sainteté de Jeanne d’Arc à rien lorsqu’il déclarait à l’audience générale du 26 janvier 2011 :

« À travers la voix ” de l’archange saint Michel, Jeanne se sent appelée par le Seigneur à intensifier sa vie chrétienne ainsi qu’à s’engager personnellement pour la libération de son peuple. »

C’est tout ? Eh bien, non !

C’est faire trop peu de cas de ce que notre Père appelait « cette présence simple et continuelle auprès de Jeanne, d’êtres invisibles qui la guident, la soutiennent, parfois la reprennent et s’avèrent enfin les célestes inspirateurs et les seules causes avouées de son action. »

« Pour comprendre Jeanne d’Arc, entrer dans ses pensées, dans son secret afin de l’aimer bien et de la suivre », en cette année de son sixième centenaire, « il faut l’écouter expliquer quelle est sa mission. Ses vertus, son énergie, ses victoires, puis après Reims, ses échecs, ses prisons, son procès, sa mort affreuse, tout va et court à un certain but que savent les êtres célestes qui la guident. Ce n’est pas l’expulsion des Godons hors de France. Ce n’est pas la restauration de la monarchie, entreprises certes bonnes et géniales, mais qui ne sont pas œuvres d’apostolat chrétien ni de réforme ecclésiastique. Qu’est-ce donc ? Selon son faict et selon ses dicts, c’est l’intervention de Jésus-Christ en personne dans notre histoire humaine, politico-militaire, en faveur du royaume de France. Bien plus, c’est, par le moyen de la libération du territoire et du sacre du roi à Reims, le rappel éclatant et la manifestation, pour la première fois sans doute miraculeuse, de l’Alliance qui lie ce sang royal, cette dynastie, ce royaume à Lui Jésus-Christ, comme vrai roi de France et suzerain immédiat de ce roi et par lui de tous ses vassaux, comme de tout son peuple. » (CRC n° 198, mars 1984, p. 27-28)

Tel est aujourd’hui encore, aujourd’hui plus que jamais, le fondement inébranlable de notre inconfusible espérance du salut de la France, notre sainte patrie. Et je vous en donnerai pour gage, mon cher Louis-Marie, le sacrifice de notre sœur Marguerite de Jésus-Marie, dont vous êtes pour ainsi dire le premier fruit, le premier enfant. Elle n’était pas en vain, depuis son baptême, sous le patronage de sainte Marguerite, martyre apparue à Jeanne d’Arc pour la soutenir et la conseiller, avec sainte Catherine.

Et pour dicter à notre sœur Marguerite de Jésus-Marie la même résolution que jadis à Jeanne sur le champ de bataille :

« On ne tergiverse pas avec les desiderata du Padre. On fonce, et en avant ! »

VIVE LE ROI !

« Très illustre sire Dauphin, je suis venue envoyée par Dieu, pour porter secours à vous et au royaume. Baillez-moi des gens, et je lèverai le siège d’Orléans. C’est le plaisir de Dieu que vos ennemys les Anglais s’en aillent en leur pays, que le royaume vous doive demeurer. Et s’ils ne s’en vont pas, il leur mécherra. »

Toute la cour a entendu. La volonté de bon plaisir de Dieu est assortie d’une prophétie solennelle, mais conditionnelle : « Si vous voulez croire et avoir foy en Dieu, en monsieur saint Michel, et madame sainte Catherine, et en moi, je vous mènerai couronner à Reims, et vous remettrai paisible en votre royaume. Ce fait désire brièveté. »

Quelques jours passèrent. Charles admettait Jeanne à la Messe qu’il n’avait garde de manquer chaque matin. Il la vit plusieurs fois parler de choses de guerre et se montrer fort habile aux exercices des armes, en particulier à courir des lances, ce qui enthousiasmait le duc d’Alençon que Jeanne appelait “ gentil duc ” ou “ beau duc ”.

Au matin du 8 mars, témoigne-t-il, « le Roi emmena Jeanne en une chambre, où je fus, et le sire de La Trémouille que le Roi retint, ordonnant aux autres de se retirer ».

Suit une action symbolique, à la manière des prophètes de l’Ancien Testament, unique dans toute notre histoire, principe et fondement de la religion “ royale ”. Jeanne demanda au Dauphin de se démettre de son royaume, d’y renoncer purement et simplement, et de le rendre à Dieu de qui il le tenait. Elle envoya alors quérir des secrétaires royaux. Le Dauphin accepta. Acte fut dressé et lecture solennelle en fut donnée devant un Charles VII quelque peu interdit.

« Voilà le plus pauvre chevalier de son royaume ! » déclara Jeanne. Puis, devant les quatre mêmes notaires, agissant en donatrice du royaume de France, elle le remit au Dieu Tout-Puissant.

Après une courte pause et d’ordre de Dieu, elle investit le roi Charles du royaume de France. « Et de toutes ces choses encore, elle voulut qu’acte solennel fût dressé. »

Et joignant le geste à cette parole prophétique, elle monta à cheval et fonça, en levant son étendard confectionné selon les indications de ses Voix : une grande bande de toile blanche, frangée de soie, de quatre mètres de longueur, et deux de large, s’achevant en deux pointes, flottant au bout d’une hampe de cinq mètres ! On y voyait le Roi du Ciel siégeant en majesté, tenant le monde d’une main et le bénissant de l’autre, avec les noms sacrés de Jésus-Marie :

« Jhesus-Maria »

De part et d’autre du trône divin, saint Michel et saint Gabriel sont « peints en la manière qu’ils sont peints dans les églises » en cette période marquée par les débuts de Fra Angelico, offrant au Roi du Ciel une fleur de lis figurant le royaume de France.

Au verso, un écu de France « au champ d’azur semé de lis d’or », tenu par deux anges, était surmontée d’une couronne sommée de trois fleurs de lis, symbolisant aussi le royaume des Lys. Une colombe blanche tenait l’extrémité d’une banderole sur laquelle on pouvait lire :

« De par le Roy du Ciel. »

Cette colombe, annonciatrice de celle de Reims qui descendra sur le roi Charles le jour de son sacre, pour l’heure c’est elle, la Pucelle, par qui le dauphin Charles recevra son digne sacre. Sainte colombe de la victoire et de la paix françaises.

« Que préférez-vous de votre étendard ou de votre épée, lui demanderont ses juges.

Bien plus, quarante fois, mon étendard à mon épée. »

Car c’est à la pointe de l’épée qu’elle leva le siège d’Orléans.

C’était le 4 mai. Dans l’après-midi, Dunois, le Bâtard d’Orléans, désobéissant à Jeanne qui avait ordonné que l’on n’engageât aucune action sans la prévenir, tenta de livrer bataille contre la bastille Saint-Loup, construite sur les restes de l’abbaye aux Dames. Les Français tombèrent sur une forte résistance et subirent de lourdes pertes.

Ses Voix avertirent Jeanne : « En Nom Dieu, mon Conseil m’a dit que j’aille contre les Anglais, mais je ne sais où je dois aller, à leurs bastilles ou contre Falstaff [le vainqueur de la journée des Harengs] qui les doit ravitailler. »

En hâte, Jean d’Aulon l’aide à s’armer : « Ah ! que nos gens ont à faire ! » Jeanne était en vision auprès des Français souffrant et mourant dans ces assauts. Apercevant son page, Louis de Coutes : « Ah ! sanglant garçon, vous ne me disiez pas que le sang de France fût répandu ! Allez me chercher mon cheval. »

Elle sauta en selle. D’une fenêtre, son page lui passa son étendard. Elle se mit à galoper par la Grande-Rue si vite que le feu jaillissait sous les sabots de sa monture.

À la porte de Bourgogne, elle ralentit sa course. On rapportait du champ de bataille un homme « très fort blessé » : « Ah ! je n’ai jamais vu couler sang de France que les cheveux ne me levassent ! »

La bataille avait été mal engagée. C’est alors que Jeanne se révèle vrai chef de guerre et tacticienne. Avant de se lancer à la contre-attaque, elle pare à toute surprise d’une possible attaque anglaise à revers ; elle place, à la porte de Bourgogne, des hommes armés et des gens à cheval, pour assurer la couverture.

Les Français refluaient déjà en désordre avec leurs blessés, quand ils aperçurent Jeanne et son étendard. Jetant alors une immense acclamation, ils se remirent en bataille « avec plus d’acharnement » que jamais. Avant la fin du jour, la bastille Saint-Loup était enlevée.

Première victoire ! Mais, comme David après la victoire de Mahanayîm, Jeanne se lamentait : tout ce sang versé, ces cadavres entassés, ces âmes appelées à paraître devant Dieu sans absolution. Elle se mit humblement à genoux et se confessa, là, parmi les morts et les ruines fumantes.

Puis elle pria Pasquerel de dire aux hommes d’armes de se confesser eux aussi, et de rendre grâces à Dieu qui avait tout conduit. Et elle promit : « Avant cinq jours, le siège sera levé, et il ne restera plus un Anglais autour d’Orléans. » On était au 4 mai. Le 8, la victoire sera accomplie !

Le lendemain, jeudi 5 mai, fête de l’Ascension de Notre-Seigneur, fut consacré aux offices. Le frère Pasquerel et ses prêtres visitèrent les soldats logés chez les habitants, les rassemblant dans les églises pour la Messe, et confessant toute la journée, avec l’aide du clergé de la ville. Afin de pourvoir au salut éternel de ceux qui mourraient dans la bataille.

Le soir, les capitaines et chefs de guerre tinrent conseil, à l’insu de Jeanne. Objectif : les Tourelles, avec une manœuvre de diversion pour amener les Anglais à les dégarnir.

Prévenue, Jeanne tenta encore une ultime sommation, dans la hantise des âmes qui tombent en enfer !

« Vous, hommes d’Angleterre, qui n’avez pas de droit sur le royaume de France, le Roi des Cieux vous avertit et vous mande par moi, Jehanne la Pucelle, que vous sortiez de vos bastilles et vous retiriez chez vous : sinon je vous ferai un tel hahai qu’il en restera éternelle mémoire. Et cela, je vous l’écris pour la troisième et dernière fois. Je n’écrirai plus davantage. Jhesus ! Maria ! signé : Jehanne la Pucelle. »

Elle ajouta en post-scriptum : « Je vous aurais bien envoyé ma lettre de façon plus honnête, mais vous retenez mon héraut qui s’appelle Guienne. Renvoyez-le-moi. De mon côté, je vous renverrai quelques-uns des vôtres que j’ai pris à Saint-Loup, car ils n’y sont pas tous morts. »

Elle prit une flèche, y attacha la lettre et ordonna à un archer de la lancer aux Anglais, criant : « Lisez, ce sont nouvelles ! »

Ceux-ci répondirent par de basses injures.

Et l’assaut eut lieu le lendemain, vendredi 6 mai. La journée commença par un premier miracle : les Anglais abandonnaient la bastille Saint-Jean-le-Blanc pour concentrer leurs forces aux Augustins.

Nouvelle désobéissance : dans leur enthousiasme, nos troupes, sans attendre la Pucelle, s’élancent contre la bastille où les Anglais, fortement retranchés, ne bougent pas, puis sortent en force et refoulent les nôtres. C’est alors que Jeanne et La Hire, abordant la rive avec leurs chevaux, arrêtent les fuyards et les relancent à l’assaut : « Allons hardiment, en Nom Dieu ! »

La prise des Augustins fut la seconde victoire de Jeanne. Tandis que le soir tombait, on mit le siège devant les Tourelles.

Jeanne, blessée au pied, fut ramenée dans la ville. Mais elle craignait non pas tant les Anglais que les capitaines. Et, de fait, un chevalier vint l’avertir que ceux-ci avaient tenu conseil et décidé de ne pas livrer bataille le lendemain, samedi 7 mai.

« Vous êtes allés à votre conseil, et moi de même, au mien. Croyez bien que le conseil de mon Seigneur prévaudra et que le vôtre échouera. »

Le matin du samedi 7 mai, après avoir assisté à la Messe et communié, elle monte à cheval et prend la direction de la porte de Bourgogne : « En Nom Dieu, je le ferai, et qui m’aimera, si me suive ! » De toutes parts, soldats, milices communales et volontaires bourgeois se rassemblaient pour la suivre. Alors, les capitaines, Dunois en tête, furent bien obligés de faire de même.

La forteresse des Tourelles était imprenable, avec son boulevard défendu par un premier fossé, son parapet au-dessus, dressé à pic et hérissé de pieux aiguisés, sa douve circulaire, ses taudis d’où l’on tirait flèches et plombées et, enfin, sa plate-forme défendue par une bonne artillerie.

À vues humaines, les capitaines avaient raison : il fallait attendre le secours du Roi.

Jeanne fit sonner ses trompilles, prit son étendard et s’alla mettre sur le bord des fossés. Jésus-Marie ! Étendard de la délivrance d’Orléans hier... et de l’Église et de la France, demain... comme l’avait si bien compris sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus faisant dire à Jeanne, pour le redire après elle, et nous dicter notre résolution inébranlable aujourd’hui :

Oui, je quitterai ces vallées
Afin de chasser l’étranger.
J’aime la France, ma patrie,
Je veux lui conserver la foi,
Je lui sacrifierai ma vie,
Et je combattrai pour mon roi
Non, je ne crains pas de mourir
 C’est l’Éternité que j’espère !...
(21 janvier 1894)
Sainte Thérèse dans le rôle de Jeanne en prison
Thérèse dans le rôle de Jeanne en prison, en 1895. Thérèse a composé deux pièces en l’honneur de Jeanne. La première, La Mission de Jeanne d’Arc, jouée le 21 janvier 1894, présente la réponse de la bergère de Domremy à ses Voix. La seconde, Jeanne d’Arc accomplissant sa mission, jouée le 21 janvier 1895, présente la prise d’Orléans, le sacre de Charles VII, Jeanne en prison, sa mort sur le bûcher et son couronnement dans le Ciel.